THE PLACE, THE DAY WE’LL MEET.

Vincent Amiri

3 octobre 2019

Fortuna ad vitam.

En parcourant les clichés photographiques de Vincent, une phrase de Marc-Aurèle, Empereur romain et philosophe stoïcien du II -ème siècle, surgit à ma pensée : « Ô monde je veux ce que tu veux et tout ce qui arrive, arrive justement ». Contrairement aux autres formes d’expressions artistiques, la photographie a ceci de singulier qu’elle est un être bicéphale qui scrute le monde dans deux directions opposées et irréconciliables. La première voie est celle du démiurge, quand l’œil du photographe dévore et digère le monde pour le recomposer en miroirs narcissiques de ses rêveries. Il tisse entre les êtres soudainement arrachés à leur destinée, des correspondances mystérieuses dont lui seul a la clef. La démarche de Vincent suit le chemin opposé. Il n’est pas le créateur omnipotent qui ordonne le monde selon son grand angle artistique, il est le médium fixant la beauté des êtres et de leurs gestes qui d’ordinaire se dérobe dans les plis invisibles du temps. Il n’impose pas ses désirs, il est le stoïcien qui s’efface devant la parfaite harmonie de la Création en déclarant « Ô monde je veux ce que tu veux ». Il ne juge pas, il enveloppe ses sujets d’un regard bienveillant car il sait que « tout ce qui arrive, arrive justement ». Ce qui semble hasardeux, bancal, accidentel, recèle en vérité, une perfection dont l’ordonnancement nous échappe mais qui peut nous toucher de sa grâce pour peu que nous suspendions notre jugement. Cette ascèse est ce que les stoïciens appelaient « épokè » : ouvrir son esprit à tous les possibles, s’affirmer pleinement en épousant chacune de ses contradictions, en ne s’effrayant pas, mais au contraire en savourant l’équilibre subtil, la tension que provoque la confrontation des forces contradictoires en soi et hors de soi. Ainsi nous pouvons atteindre l’apatheia, la paix intérieure et la pleine affirmation de soi. C’est ce travail d’époké que Vincent nous livre à travers cette exposition. Le photographe a accompli son alchimie en suspendant le temps pour surprendre le beau et maintenant il se retire sur la pointe des pieds pour nous laisser seuls traverser le labyrinthe coloré de ses rencontres et de nos émotions. Emotions et surprises ! Nous pensions voir et nous voilà vus, spectateurs nous devenons aussi le spectacle. Sans ménagement, nous sommes donnés en pâture à l’expressivité brute de ces femmes qui parfois nous observent, parfois nous ignorent et toujours nous bouleversent en assumant pleinement leurs contradictions quand nous nous efforçons jour après jour de dissimuler les nôtres.

Si la féminité peut se définir par la capacité que nous avons tous à nous connecter pleinement à nos émotions, alors ces femmes libérées, rayonnantes de leur féminité, nous invitent à nous réconcilier avec ce que nous appelons nos démons intérieurs : ces parts sombres qui ne le sont que parce qu’elles sont réprimées au plus profond de notre être pour ne pas déplaire aux autres, pour ne pas paraître fou. A travers elles, nous assistons aux métamorphoses de la féminité. Femme au regard si sage et pondéré semblant sortir tout droit d’un tableau de Vermeer qui se transforme en chatoyante Esmeralda des temps modernes. Figures maternelles, douces et caressantes, qui deviennent provocatrices, séductrices, brûlantes d’érotisme. Expression de joie sereine qui finit par se perdre dans la douce mélancolie d’un souvenir lointain. Corps maîtrisé par la souplesse d’une arabesque ; corps qui s’abandonne, alangui de sensualité sur un sofa lacéré par les griffes du désir (l’extase est aussi une béance). Femme qui nous offre à pleines mains sa compassion, ou qui se retient et nous interroge retranchée derrière une posture tout en pudeur. Ces mille incarnations de la féminité nous démontrent avec éclat, qu’il n’y a pas de paradis sans enfer, de pureté sans tentation, de poésie sans le ferment de la folie ! La vie est une explosion, un bouillonnement permanent d’énergies et de matières qui s’entrechoquent, fusionnent, échangent et se transforment. Elle circule en nous, à travers nous et notre devoir sacré, s’il en est un seul, est de la laisser se renouveler librement au hasard de nos rencontres. Fortuna ad vitam.

Amaury Villalon